{"id":10,"date":"2018-03-08T20:32:45","date_gmt":"2018-03-08T20:32:45","guid":{"rendered":"http:\/\/nicolaswatinefr-wp.local\/?p=10"},"modified":"2018-06-17T21:26:44","modified_gmt":"2018-06-17T21:26:44","slug":"quinze","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/nicolas-watine.fr\/histoires-courtes\/quinze\/","title":{"rendered":"Quinze"},"content":{"rendered":"<p class=\"p1\" style=\"text-align: justify;\">La Nature, toujours pr\u00e9cautionneuse, engendre un grand personnage seulement lorsqu\u2019elle pre\u0301voit qu\u2019un emplacement pour une nouvelle plaque de rue sera biento\u0302t disponible. C&#8217;est donc avec parcimonie qu&#8217;elle pourvoit l&#8217;humanit\u00e9 en surdou\u00e9s, sinon l&#8217;exc\u00e9dent d&#8217;\u00eatres en overdose de talent ne pourrait avoir une immortalit\u00e9 garantie \u00e0 tous les carrefours. Et les statistiques le prouvent, lorsque le nombre des grands personnages augmentent, celui de la population suit la m\u00eame courbe, la surface des agglom\u00e9rations se d\u00e9veloppent dans les m\u00eames proportions et aux angles des nouvelles rues sont accroch\u00e9es de nouvelles plaques qui glorifient de nouveaux noms dont les libraires s&#8217;empressent de garnir leurs vitrines de leurs biographies.<\/p>\n<p class=\"p1\" style=\"text-align: justify;\">Enguerrand ne savait comment remercier la Nature de lui avoir donn\u00e9 une vie qu&#8217;il avait pass\u00e9 en grande partie \u00e0 lire la sienne dans les biographies. Il y avait v\u00e9cu sa vie au travers de mille personnages exceptionnels. M\u00eame si la Nature l&#8217;avoir fait na\u00eetre obscur dans un monde en pleine effervescence d\u00e9mocratique, m\u00eame si elle lui avait donn\u00e9 la vie sans ses lumi\u00e8res qu&#8217;elle avait accord\u00e9es en profusion \u00e0 d&#8217;autres, la premi\u00e8re de ses plus belles victoires, il l&#8217;avait connue au Pont d&#8217;Arcole ! Et puis il fit la renomm\u00e9e d&#8217;autres lieux qui jalonn\u00e8rent sa vie, un berceau \u00e0 Domr\u00e9my, une maison \u00e0 Colombey-les-deux-Eglises, une tombe dans l&#8217;\u00eele du Grand B\u00e9. Avec la plume de Talleyrand il avait sign\u00e9 les accords du Congr\u00e8s de Vienne et sous le haut-de-forme d&#8217;Abraham Lincoln, il avait refus\u00e9 la guerre de S\u00e9cession. Avait-il pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 les sabots de B\u00e9cassine ou les escarpins de la Princesse de Cl\u00e8ves ? Avec un \u00e9gal plaisir il avait \u00e9cris les M\u00e9moires d&#8217;Outre-tombe et les M\u00e9moires d&#8217;un Ane. Autant sacr\u00e9 \u00e0 Reims qu&#8217;enterr\u00e9 \u00e0 Saint-Denis, baptis\u00e9 par Saint Jean et transf\u00e9r\u00e9 aux Invalides par Malraux, il avait exig\u00e9 que l&#8217;on montre sa t\u00eate au peuple d\u00e8s qu&#8217;elle serait tomb\u00e9e. Et puis, n&#8217;avait-il pas connu ses plus belles heures de tendresse aux c\u00f4t\u00e9s de Madame R\u00e9camier ? Toutes ces vies avaient eu une fin, ordinaire ou tragique. Dans les derniers paragraphes de certaines biographies, il sentait quelques fois ses forces s&#8217;amoindrir, comme un mourrant sent les siennes le quitter. Il voyait alors, avec ce qu&#8217;il craignait \u00eatre son dernier souffle, se tourner lentement la derni\u00e8re page d&#8217;une de ses existences.<\/p>\n<p class=\"p1\" style=\"text-align: justify;\">Les plaques des rues \u00e9taient le r\u00e9pertoire de ses vies, elles en comm\u00e9moraient le souvenir. Cependant, au grand regret d&#8217;Enguerrand, de tout cela, le pi\u00e9ton des trottoirs n&#8217;\u00e9tait pas inform\u00e9. Comme si une pl\u00e9thore de personnages illustres \u00e9tait de connivence pour faire de l&#8217;ombre \u00e0 celui qu&#8217;ils prenaient pour un inconnu. Il avait pourtant v\u00e9cu une vie identique \u00e0 la leur et il commen\u00e7ait m\u00eame \u00e0 s&#8217;en croire le seul auteur. Tous ne seraient alors que des imposteurs ! Et leurs biographes leurs victimes !<\/p>\n<p class=\"p1\" style=\"text-align: justify;\">Enguerrand d\u00e9cida d&#8217;affronter seul par l&#8217;\u00e9criture tout ce beau monde orgueilleux qui l&#8217;ignorait. Il se construirait une autre vie en \u00e9crivant son autobiographie, le seul personnage \u00e0 sa port\u00e9e \u00e9tant lui-m\u00eame. Apr\u00e8s avoir quitt\u00e9 un pass\u00e9 glorieux dont il s&#8217;\u00e9tait fait un pr\u00e9sent, il devait rapidement s&#8217;en construire un autre au risque de retourner modestement sous sa couette, bien qu&#8217;il lui restait un doute sur le d\u00e9roulement r\u00e9el de sa vie. Si elle avait \u00e9t\u00e9 m\u00e9diocre ou nulle, l&#8217;\u00e9crire comme telle aurait \u00e9t\u00e9 une offense \u00e0 la litt\u00e9rature romanesque. Pour se pr\u00e9senter \u00e0 la post\u00e9rit\u00e9 en aventurier, il lui fallait d\u00e9couvrir l&#8217;audace chez ses contemporains qui en \u00e9taient les mieux fournis.<\/p>\n<p class=\"p1\" style=\"text-align: justify;\">Enguerrand devait oublier ses lectures, refuser la tentation du plagiat. Il lui fallait de l&#8217;in\u00e9dit, trouver des personnalit\u00e9s sans biographie, des anonymes qui avaient men\u00e9 leurs vies exceptionnelles \u00e0 l&#8217;abris des regards. Avec un courage digne des notabilit\u00e9s dont il allait se r\u00e9clamer, Enguerrand conclue que, dans cette cat\u00e9gorie restreinte de personnages, seule les truands de grande envergure pouvaient anonymement y trouver refuge. Ces perfectionnistes en provocation qui d\u00e9fient en permanence la Justice de les loger dans une ombre moins confortable que celle o\u00f9 ils se cachent. Ces transgresseurs de la morale dont aucun \u00e9crivain n&#8217;avait pu reconstituer le parcours. Ces baroudeurs sans scrupule dont l&#8217;existence fut toujours suppos\u00e9e mais jamais prouv\u00e9e.<\/p>\n<p class=\"p1\" style=\"text-align: justify;\">Pour entendre le roman de la vie de ces hors la loi qui avaient su \u00e9chapper \u00e0 la sentence des hommes, mais imploraient la cl\u00e9mence divine, Enguerrand pensa au confessionnal, ce lieu obscur o\u00f9 viennent se blanchir les ap\u00f4tres des sept p\u00e9ch\u00e9s capitaux pour \u00eatre re\u00e7u, avec tous les honneurs, dans l&#8217;au-del\u00e0. Les plus grands truands, ceux dont l&#8217;\u00e9paisseur est sup\u00e9rieur \u00e0 celle d&#8217;une plaque de rue, sont des adeptes de la mystique du nettoyage qui efface la tra\u00e7abilit\u00e9 de leurs m\u00e9faits, Aux moments cruciaux de leurs existences ils se d\u00e9couvrent des affinit\u00e9s avec le Cr\u00e9ateur, dont les complaisances les aident \u00e0 quitter en douceur un monde qu&#8217;ils ont fait quitter brutalement \u00e0 d&#8217;autres.<\/p>\n<p class=\"p1\" style=\"text-align: justify;\">Enguerrand se mit \u00e0 fr\u00e9quenter les \u00e9glises, \u00e0 \u00e9couter les messes basses des unes, les grandes orgues des autres, \u00e0 se familiariser avec des lieux o\u00f9 de myst\u00e9rieux \u00e9lus viennent br\u00fbler des cierges pour faire entrer une lumi\u00e8re vacillante dans leurs \u00e2mes sombres. Lorsqu&#8217;il passait devant un autel, il se pliait de bonne gr\u00e2ce \u00e0 quelques g\u00e9nuflexions hasardeuses dont il aggravait le p\u00e9ril par des signes de croix qui perturbaient davantage encore l&#8217;\u00e9quilibre de son mental ; ensuite, pour reprendre ses esprits, il s&#8217;asseyait sur un banc et regardait ses mains qui commen\u00e7aient d\u00e9j\u00e0 \u00e0 se joindre pour exaucer ses voeux d&#8217;\u00e9crivain. Puis il se levait et tournait la poign\u00e9e de quelques portes de confessionnaux, curieux de savoir si le confesseur en emportait la clef avec ses secrets.<\/p>\n<p class=\"p1\" style=\"text-align: justify;\">Un jour, Enguerrand entra dans l&#8217;aventure comme on rentre dans les ordres. Bien que l&#8217;\u00e9tole ne fasse pas le confesseur, Enguerrand s&#8217;enferma dans la sainte cellule apr\u00e8s avoir punais\u00e9 sur la porte ses horaires de r\u00e9ception. Il s&#8217;installa \u00e0 la place du pr\u00eatre, fit coulisser pour les ouvrir les volets des deux ouvertures \u00e0 claire voie qui donnent aux p\u00e9cheurs l&#8217;illusion de s&#8217;adresser sans barri\u00e8re \u00e0 Dieu et attendit, le coeur battant comme le gros bourdon de Notre Dame le jour des fun\u00e9railles de Landru.<\/p>\n<p class=\"p1\" style=\"text-align: justify;\">Des hommes et des femmes de tous \u00e2ges s&#8217;agenouill\u00e8rent aux c\u00f4t\u00e9s d&#8217;Enguerrand pour confesser leurs banalit\u00e9s. Des vieux s&#8217;accusaient du vol d&#8217;un sac de billes, d&#8217;avoir piss\u00e9 dans les godasses d&#8217;un copain ou d&#8217;avoir rigol\u00e9 de la chute de la concierge dans l&#8217;escalier, et des gamins se repentaient d&#8217;avoir eu des pens\u00e9es \u00e9rotiques non conformes aux normes europ\u00e9ennes, ou dilapid\u00e9 l&#8217;argent du foyer dans les casinos avec des bandits manchots.<\/p>\n<p class=\"p1\" style=\"text-align: justify;\">Parfois, sans procession, entrait un oiseau rare, celui dont Enguerrand voulait se parer du plumage ; un individu au col relev\u00e9 qui pratiquait le parloir \u00e0 voix basse mais entendait s&#8217;adresser \u00e0 Dieu avec la m\u00eame autorit\u00e9 exp\u00e9ditive qu&#8217;\u00e0 ses victimes. Pour se mettre au parfum, Enguerrand aimait faire mariner ce gibier, lui tirer du nez toute odeur de saintet\u00e9 et, seulement lorsque le transfert de culpabilit\u00e9 total valait procuration, il lui accordait son absolution. Enguerrand s&#8217;appropriait leurs romans sans risque d&#8217;usurpation d&#8217;identit\u00e9 puisque ses confidents gardaient l&#8217;anonymat, avec sa b\u00e9n\u00e9diction. Leur p\u00e9nitence \u00e9tait bien l\u00e9g\u00e8re ; \u00e0 d\u00e9faut de leur confier une image pieuse, Enguerrand leur soutirait quelques billets pour ses bonnes oeuvres.<\/p>\n<p class=\"p1\" style=\"text-align: justify;\">Enguerrand maintenant savait tout des plaisirs de la fain\u00e9antise, de la luxure, de l&#8217;avarice, et m\u00eame de la gourmandise. Il savait comment commettre un crime, un cambriolage, une attaque \u00e0 main arm\u00e9e, un enl\u00e8vement crapuleux, un d\u00e9tournement de fond public, un trafic de drogue. Il apprenait aussi \u00e0 se m\u00e9nager des alibis en b\u00e9ton au cas o\u00f9 la bonne affaire tournerait au vinaigre. Certains, scrupuleux, s&#8217;accusaient de vastes projets avort\u00e9s, et m\u00eame seulement de mauvaises intentions qui am\u00e9lioreraient l&#8217;ordinaire de la vie d&#8217;Enguerrand dont la documentation commen\u00e7ait \u00e0 enfler.<\/p>\n<p class=\"p1\" style=\"text-align: justify;\">Il allait bient\u00f4t prendre sa plume lorsqu&#8217;il commit une faute : un jour, par inadvertance, il entra dans un confessionnal dont le si\u00e8ge \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 occup\u00e9. Le pr\u00eatre demanda \u00e0 Enguerrand de bien vouloir s&#8217;agenouiller c\u00f4t\u00e9 p\u00e9cheur, ce qu&#8217;il fit, et il avoua au bon confesseur son imposture.<\/p>\n<p class=\"p1\" style=\"text-align: justify;\">Sa p\u00e9nitence fut lourde : il fut condamn\u00e9, au sortir du saint cabanon, \u00e0 \u00eatre prisonnier \u00e0 perp\u00e9tuit\u00e9 du secret de la confession.<\/p>\n<p class=\"p1\" style=\"text-align: justify;\"><span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0\u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 <\/span>Nicolas Watine<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La Nature, toujours pr\u00e9cautionneuse, engendre un grand personnage seulement lorsqu&#8217;elle pr\u00e9voit qu&#8217;une plaque de rue sera bient\u00f4t disponible. 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