{"id":53,"date":"2018-03-22T15:20:21","date_gmt":"2018-03-22T15:20:21","guid":{"rendered":"http:\/\/nicolas-watine.fr\/histoires-courtes\/?p=53"},"modified":"2018-06-17T21:32:55","modified_gmt":"2018-06-17T21:32:55","slug":"le-chat-sur-le-mur","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/nicolas-watine.fr\/histoires-courtes\/le-chat-sur-le-mur\/","title":{"rendered":"Le chat sur le mur"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0&#8211; Balthus\u00a0!&#8230; Balthus\u00a0!&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Souvent le soir, une voix douce venant du voisinage appelait son chat. Un chat plut\u00f4t qu&#8217;un chien, pensait Gustave, car la b\u00eate ne r\u00e9pondait jamais. Et puis le peintre Balthus aimait les chats.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Gustave venait d&#8217;arriver comme locataire dans la maison voisine et lorsqu&#8217;il entendait cette voix douce, il regrettait de se nommer seulement Gustave, tellement il prenait de plaisir \u00e0 s&#8217;imaginer \u00eatre appel\u00e9 par elle de loin, du fin fond d&#8217;un grand jardin. Par l&#8217;insistance de son appel, elle lui aurait montr\u00e9 un semblable d\u00e9sir de l&#8217;avoir pr\u00e8s d&#8217;elle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Impatient, il pr\u00e9f\u00e9ra devancer l&#8217;appel. Poli, il devait sonner \u00e0 la porte voisine pour se pr\u00e9senter. Curieux, il voulait voir si la bouche correspondait \u00e0 la voix qui franchissait avec autant d&#8217;agilit\u00e9 le mur mitoyen.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Aussit\u00f4t avait-il sonn\u00e9 que la porte s&#8217;ouvrit rapidement sur une jeune femme accueillante, vive comme si elle venait de d\u00e9barquer dans un nouvel environnement dont elle s&#8217;empressait de tout conna\u00eetre. Lui \u00e9tait parisien, \u00e9crivain venu l\u00e0 pour s&#8217;isoler et commencer l&#8217;\u00e9criture d&#8217;un roman. Elle lui avait dit quelques mots sur ce petit village de Marranges-en-Morvan, l&#8217;heure de passage du facteur, la belle maison du maire en face et toutes ses fleurs et puis ils s&#8217;\u00e9taient regard\u00e9s, un instant silencieux, trop conscients de ne s&#8217;\u00eatre pas tout dit. Ils s&#8217;\u00e9taient quitt\u00e9s sans se dire ravis d&#8217;avoir fait connaissance. Parce qu&#8217;ils l&#8217;\u00e9taient vraiment.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En arrivant il avait lu &#8220;Monique&#8221; sur l&#8217;\u00e9tiquette de la bo\u00eete aux lettres. En sortant, il avait eu un doute. Ce pr\u00e9nom ne lui convient pas, pensa-t-il.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Tard dans l&#8217;apr\u00e8s-midi, Gustave vint s&#8217;asseoir dans son jardin encore \u00e0 peine explor\u00e9, pour \u00e9crire quelques pages. Comme \u00e0 Paris, il quittait une pi\u00e8ce pour une autre et y lisait ce qu&#8217;il venait d&#8217;\u00e9crire, pour ensuite continuer dans une atmosph\u00e8re diff\u00e9rente. Le soleil \u00e9tait si bas qu&#8217;il allongeait loin dans le jardin l&#8217;ombre du mur mitoyen sur lequel un chat passait lentement, presque noir tant il \u00e9tait \u00e0 contre-jour. En bas, sur le gazon, l&#8217;ombre allong\u00e9e du chat avan\u00e7ait et, dans un aussi lent parcours, l&#8217;ombre caressa l&#8217;herbe, fr\u00f4la le transat et s&#8217;arr\u00eata sur les pieds de Gustave, qui leva les yeux de son bloc de papier pour voir le chat aussit\u00f4t se coucher l\u00e0-haut et d\u00e9poser son ombre \u00e0 ses pieds, comme on d\u00e9pose ses hommages. Gustave vit avec cette ombre arriver le souvenir, presque la pr\u00e9sence de sa voisine.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le lendemain le chat venait lui rendre visite en empruntant le terrain neutre du sommet du mur, distant comme un facteur jaloux charg\u00e9 d&#8217;une lettre d&#8217;amour et pas d\u00e9cid\u00e9 \u00e0 la livrer. Le chat immobile observait, ne disait rien. Il avait pour Gustave un regard fixe et Gustave se demandait s&#8217;il regardait seulement le transat ou le gazon, ou si, narcissique, il se mirait dans l&#8217;ombre de lui-m\u00eame. L&#8217;\u00e9crivain imaginait sa voisine lui envoyer son chat, et d&#8217;abord son ombre, pour lui rappeler qu&#8217;elle \u00e9tait l\u00e0, sa voisine toute proche, dans la maison juste \u00e0 c\u00f4t\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Depuis quelques jours, Gustave avait quitt\u00e9 son transat et il \u00e9crivait dans la maison. Le ciel encombr\u00e9 de nuages ne r\u00e9jouissait plus ses papiers et assombrissait son humeur. Il devait revoir sa voisine. La premi\u00e8re visite l&#8217;avait trop charm\u00e9 pour l&#8217;oublier et ce jour-l\u00e0, il avait fait si beau\u00a0! Depuis ce moment elle \u00e9tait presque l\u00e0, presque une pr\u00e9sence dont il voulait parfois se s\u00e9parer pour s&#8217;isoler dans son roman, mais qui revenait, toujours avec le m\u00eame sourire. Elle faisait partie de son nouveau paysage, dans ce petit coin de campagne. Par quelques cheminements solitaires dans l&#8217;\u00e9criture de son nouveau roman, il parvenait parfois \u00e0 s&#8217;\u00e9loigner d&#8217;elle. Pourtant la distance \u00e9tait courte, juste \u00e0 port\u00e9e de voix. Il devait trouver un pr\u00e9texte, un vrai. Ah si Balthus s&#8217;\u00e9tait \u00e9gar\u00e9 chez lui, quel plaisir il aurait eu \u00e0 lui rapporter\u00a0! Et si le facteur s&#8217;\u00e9tait tromp\u00e9 de bo\u00eete aux lettres\u00a0! Et puis non, un pr\u00e9texte, c&#8217;est encombrant. La vie n&#8217;est pas un roman. Son dernier bouquin, voil\u00e0\u00a0! Il lui ferait le cadeau de son dernier bouquin\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Gustave alla sonner. Une longue attente avant que la poign\u00e9e de la porte tourne lentement, et qu&#8217;aussi lentement la porte enfin s&#8217;ouvre. Gustave vit d&#8217;abord une main frip\u00e9e appuy\u00e9e sur une canne et ensuite une vieille dame tremblante qui leva les yeux vers lui. Gustave se recula un peu, interloqu\u00e9, puis confus de d\u00e9ranger\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; Je suis votre nouveau voisin&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La vieille dame lui coupa aussit\u00f4t la parole\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; Ah oui, ma petite fille m&#8217;a parl\u00e9 de vous, mais elle est repartie hier aux \u00c9tats-Unis. Maintenant je suis toute seule. Entrez, voulez-vous un caf\u00e9\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; Non&#8230; Non merci, je voulais juste vous saluer&#8230; Ne vous d\u00e9rangez pas&#8230; Bonne journ\u00e9e Madame&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Monique, c&#8217;\u00e9tait donc elle.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0 \u00a0 \u00a0Gustave avait repris sa plume, mais de temps en temps, de la fen\u00eatre, il regardait encore le mur mitoyen. Le chat qu&#8217;il avait vu presque noir \u00e0 contre-jour lors des beaux jours \u00e9tait maintenant bien terne sous les nuages. Il semblait gris, malade et vieux. Il \u00e9tait l&#8217;ombre de lui-m\u00eame. D&#8217;aimable entremetteur, il se muait en sentinelle sur un chemin de ronde. Le mur mitoyen n&#8217;\u00e9tait plus un lien mais une s\u00e9paration. Pourquoi Gustave s&#8217;en plaindrait-il, puisqu&#8217;il avait lou\u00e9 cette maison pour s&#8217;isoler\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Apr\u00e8s une ann\u00e9e \u00e9coul\u00e9e au rythme de l&#8217;\u00e9criture, Gustave arriva au terme de sa location \u00e0 Marranges et rentra \u00e0 Paris pour relire son roman et en faire les corrections. Son personnage principal \u00e9tait un vieil \u00e9crivain c\u00e9libataire qui avait h\u00e9sit\u00e9 toute sa vie entre optimisme et pessimisme, entre espoir ind\u00e9fectible d&#8217;un nouvel amour et r\u00e9alit\u00e9 d&#8217;un individualisme scl\u00e9ros\u00e9 par une succession d&#8217;\u00e9checs. Il racontait le grand ratage de sa vie sentimentale.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Aussit\u00f4t r\u00e9install\u00e9 chez lui, la relecture de ses premi\u00e8res lignes le plongea dans le souvenir des d\u00e9buts de son installation \u00e0 Marranges. Lorsqu&#8217;il avait commenc\u00e9 l&#8217;\u00e9criture de son roman, le hasard du voisinage lui r\u00e9v\u00e9la qu&#8217;un nouvel espoir \u00e9tait encore possible autant qu&#8217;\u00e9tait envisageable un dernier \u00e9chec. Malgr\u00e9 toutes les d\u00e9ceptions, il \u00e9tait tout de m\u00eame r\u00e9solu \u00e0 c\u00e9der \u00e0 une derni\u00e8re tentation qui se pr\u00e9sentait comme incontestablement la plus prometteuse, bien qu&#8217;il la devin\u00e2t d\u00e9j\u00e0 catastrophique. Cette tentation presque oubli\u00e9e depuis une ann\u00e9e, Gustave parvenait \u00e0 en reconstituer les \u00e9pisodes, et m\u00eame en inventa bien d&#8217;autres, \u00e0 son avantage.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">R\u00e9pondant \u00e0 cette tentation, Gustave modifia la fin de son roman. Il ajouta quelques pages sur sa rencontre avec cette jeune femme. Ces quelques instants l&#8217;avaient trop \u00e9mu pour qu&#8217;il se r\u00e9signe \u00e0 \u00eatre d\u00e9finitivement n\u00e9glig\u00e9 par l&#8217;amour. Victime d&#8217;un chat qui avait pris la libert\u00e9 de le mettre en d\u00e9pendance, il allait commencer \u00e0 d\u00e9crire toutes les recherches entreprises pour la revoir, lorsque la concierge sonna \u00e0 sa porte.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En quittant la Bourgogne, Gustave avait demand\u00e9 \u00e0 la poste du village de faire suivre son courrier \u00e0 Paris, et d\u00e9j\u00e0 une grosse enveloppe contenant plusieurs lettres arrivait de la campagne. Sur l&#8217;une, des timbres am\u00e9ricains l&#8217;\u00e9tonn\u00e8rent. Au dos de la lettre, une adresse \u00e0 New-York, un pr\u00e9nom de femme avec un nom fran\u00e7ais. Gustave eut un frisson, ce ne pouvait \u00eatre qu&#8217;elle. Il lut la lettre rapidement pour tout savoir tr\u00e8s vite. Il parvint ensuite \u00e0 la relire pos\u00e9ment.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Elle lui annon\u00e7ait une triste nouvelle\u00a0: sa grand-m\u00e8re Monique \u00e9tait morte. Elle ignorait si Gustave habitait encore la maison voisine mais esp\u00e9rait que le facteur ferait suivre sa lettre. \u00c0 cause de son travail, elle n&#8217;avait pas pu rejoindre sa famille dans la Ni\u00e8vre pour l&#8217;enterrement. Elle lui proposait un rendez-vous pour la semaine suivante dans une galerie parisienne, rue de Seine, qui exposerait les peintures de Balthus. La lettre \u00e9tait sign\u00e9e Marie Lafresnaie.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quelques jours plus tard Marie et Gustave se retrouv\u00e8rent devant une grande toile intitul\u00e9e &#8220;La chambre&#8221;. Une femme \u00e9nergique tire brusquement la sombre tenture verte d&#8217;une immense fen\u00eatre et la lumi\u00e8re du jour entre pour \u00e9clairer le corps nu et provoquant d&#8217;une adolescente assoupie sur une m\u00e9ridienne. Dans l&#8217;ombre, un chat immobile perch\u00e9 sur une petite table est t\u00e9moin de la sc\u00e8ne dont il s&#8217;est \u00e9loign\u00e9 pour demeurer seul. Il refuse de prendre parti. Il est neutre, libre. A-t-il vu quelque chose, a-t-il \u00e9t\u00e9 choqu\u00e9\u00a0? Il n&#8217;en dira rien. Juste tourne-t-il la t\u00eate vers la lumi\u00e8re qui l&#8217;a sorti de ses m\u00e9ditations. Les participants de la sc\u00e8ne l&#8217;ignorent, les caresses ne sont pas pr\u00e9vues. Comme dans toutes les toiles expos\u00e9es ici, rarement acteur, le chat est toujours t\u00e9moin, comme il l&#8217;est sur un mur mitoyen.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Marie parle \u00e0 Gustave de sa vie aux \u00c9tats-Unis. Elle est conseill\u00e8re artistique aupr\u00e8s de collectionneurs am\u00e9ricains, la plus jeune conf\u00e9renci\u00e8re du Metropolitain Museum of Art de New-York. Elle a particip\u00e9 \u00e0 la r\u00e9daction du catalogue de l&#8217;exposition de Balthus. Cette vie ind\u00e9pendante lui pla\u00eet, elle emm\u00e8ne Gustave dans tous ses voyages, elle l&#8217;arr\u00eate devant chaque toile et tente de lui d\u00e9voiler le talent d&#8217;un peintre qu&#8217;elle admire. Devant le &#8220;Grand paysage \u00e0 l&#8217;arbre&#8221; et &#8220;La cour de ferme \u00e0 Chassy&#8221; elle lui montre les textures et les couleurs qui ressemblent tant \u00e0 un vieux cr\u00e9pi, celui du ch\u00e2teau de Chassy o\u00f9 Balthus habita quelques ann\u00e9es. Chassy, l\u00e0 o\u00f9 il fit ses plus belles toiles. Chassy tout proche de Marranges o\u00f9 elle passa les plus belles ann\u00e9es de sa jeunesse. Lorsqu&#8217;ils arriv\u00e8rent face \u00e0 la toile &#8220;Nu devant la chemin\u00e9e&#8221;, Marie eut un petit silence, comme si elle cherchait ses mots ou h\u00e9sitait \u00e0 les dire. Gustave osa\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; Cette petite fille pourrait \u00eatre vous&#8230;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Il regarda les l\u00e8vres de Marie. Un sourire rempla\u00e7ait les mots.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0Marie se souvenait de son adolescence dans le Morvan, de ses longues heures de pose devant Balthus. Immobile, impressionn\u00e9e par le Ma\u00eetre. Cette toile avait \u00e9t\u00e9 pr\u00eat\u00e9e par le Metropolitain.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Gustave avait accept\u00e9 cette visite seulement pour voir Marie, entendre sa voix douce, l&#8217;\u00e9couter d\u00e9crire ce qu&#8217;elle aimait. Il ne connaissait pas cette peinture. Il avait souhait\u00e9 y \u00eatre juste indiff\u00e9rent, pour qu&#8217;elle ne vienne pas le distraire de Marie. Pour plusieurs toiles, l&#8217;artiste l&#8217;avait prise comme mod\u00e8le, mais Gustave \u00e9vitait de regarder les jambes qu&#8217;il jugeait trop \u00e9paisses, leur lourdeur l&#8217;indisposait. Marie \u00e9tait si fine, si gracieuse\u00a0! Il lui disait qu&#8217;il aurait d\u00fb \u00eatre peintre. Mais il ne savait comment dire son admiration pour l&#8217;extraordinaire nature morte qui occupait la partie basse de &#8220;L&#8217;enfant aux pigeons&#8221;.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le lendemain matin, Gustave venait chercher Marie \u00e0 son h\u00f4tel. Ils partiraient ensuite pour Marranges, o\u00f9 elle avait rendez-vous avec le notaire de sa grand-m\u00e8re dont elle h\u00e9ritait de la maison. Elle demanda \u00e0 Gustave de l&#8217;accompagner, le temps de la signature. Quand le notaire fut parti, elle dit\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">&#8211; Je ne sais pas si je conserverai cette maison, mais lorsque je serai aux \u00c9tats-Unis, venez l&#8217;occuper quand vous voudrez. Venez vous isoler ici. Peut-\u00eatre pourriez-vous m&#8217;inventer une vie dans un prochain roman ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 &#8211; J&#8217;\u00e9tais venu m&#8217;isoler \u00e0 Marranges pour \u00e9crire une histoire imagin\u00e9e \u00e0 Paris. Maintenant je vais m&#8217;isoler \u00e0 Paris pour terminer un roman que je pensais avoir fini ici. La concierge de mon immeuble m&#8217;a apport\u00e9 votre lettre au moment m\u00eame o\u00f9 m&#8217;est venue l&#8217;id\u00e9e de modifier la fin avec des retrouvailles imaginaires. J&#8217;aurai davantage de libert\u00e9 pour votre personnage en m&#8217;\u00e9loignant de son d\u00e9cor\u00a0! Et puis vous, vous serez tellement loin, New-York&#8230; Pour compenser cette distance, je prendrai beaucoup de libert\u00e9 avec vous, mais ce ne sera qu&#8217;un roman.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 &#8211; Je risque gros\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 &#8211; Non, ce ne sera pas une biographie\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Gustave ne connaissait pas Chassy\u00a0: clo\u00eetr\u00e9 pendant une ann\u00e9e \u00e0 Marranges, il n&#8217;en avait jamais entendu parler. Marie voulut lui faire une surprise. \u00c0 peine quinze minutes suffiraient pour aller \u00e0 Chassy\u00a0: elle lui proposa de prendre la belle route ombrag\u00e9e qui longe les berges du lac de Panneci\u00e8re, puis lui demanda de s&#8217;arr\u00eater au bout d&#8217;un chemin qui m\u00e8ne \u00e0 une vieille barri\u00e8re en bois recouverte de mousse et de lichen, celle d&#8217;une cour de ferme. Gustave suivit Marie qui semblait chez elle. Ils travers\u00e8rent la cour de ferme, puis un portail de pierre, et apr\u00e8s un jardin \u00e0 l&#8217;abandon, ils \u00e9taient devant une grande b\u00e2tisse flanqu\u00e9e de grosses tours. Marie se tourna vers Gustave\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 &#8211; Vous reconnaissez le cr\u00e9pi des toiles de Balthus\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 Pour entendre le rire de Marie, Gustave s&#8217;aventura\u00a0:<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 &#8211; Oui, le peintre a fortement subi l&#8217;influence du terroir\u00a0: il s&#8217;est empar\u00e9 de la mati\u00e8re et des formes, jusqu&#8217;\u00e0 la lourdeur des tours du ch\u00e2teau, pour donner une l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 m\u00e9di\u00e9vale aux jambes de son jeune mod\u00e8le\u00a0! Et puis souvenez-vous des t\u00eates des &#8220;Joueurs de cartes&#8221; aux fronts rabaiss\u00e9s, presque aras\u00e9s, comme des tours f\u00e9odales tronqu\u00e9es\u00a0!<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 &#8211; Oh\u00a0! Vous n&#8217;\u00eates qu&#8217;un litt\u00e9raire\u00a0! Lui dit-elle dans un \u00e9clat de rire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 La porte du ch\u00e2teau \u00e9tait ouverte.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 &#8211; Fr\u00e9d\u00e9rique\u00a0? Cria Marie en entrant.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 La propri\u00e9taire reconnut la voix de Marie et accepta avec joie de les accompagner pour une visite. Gustave ne disait rien, il \u00e9tait \u00e9mu. Il lui semblait que ses paroles, \u00e9trang\u00e8res \u00e0 l&#8217;histoire des lieux, auraient brouill\u00e9 ou effac\u00e9 un pass\u00e9 qu&#8217;il \u00e9tait seul \u00e0 imaginer, un pass\u00e9 qu&#8217;il fallait pr\u00e9server, comme dans l&#8217;atelier la d\u00e9cr\u00e9pitude des murs avait \u00e9t\u00e9 pr\u00e9serv\u00e9e, identique \u00e0 celle immortalis\u00e9e par Balthus dans ses toiles.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Lorsqu&#8217;il avait quitt\u00e9 le ch\u00e2teau pour la Villa M\u00e9dicis \u00e0 Rome, Balthus avait offert \u00e0 Marie un chaton auquel elle donna le nom du peintre. L&#8217;ann\u00e9e derni\u00e8re, quelques mois apr\u00e8s \u00eatre partie de Marranges pour New-York, elle avait appris par sa grand-m\u00e8re la mort de son vieux chat, qui avait \u00e9t\u00e9 pendant longtemps le t\u00e9moin de sa passion pour l&#8217;art.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Apr\u00e8s trois journ\u00e9es en compagnie de Marie, Gustave la conduisit \u00e0 Roissy et l&#8217;accompagna au guichet de la Continental Airline. Marie lui fit promettre de lui envoyer son roman d\u00e8s sa parution. Il lui demanda de revenir vite en France et s&#8217;approcha d&#8217;elle. Ils \u00e9chang\u00e8rent un long premier baiser, le baiser douloureux qui doit finir dans quelques instants. L&#8217;avion d\u00e9colla. Jamais ils ne se reverraient.<br \/>\nSit\u00f4t imprim\u00e9, Gustave envoya son roman \u00e0 Marie. Tr\u00e8s vite, en retour, il re\u00e7ut une lettre recommand\u00e9e\u00a0: un avocat parisien l&#8217;assignait en justice. Marie se reconnaissait dans le personnage des derni\u00e8res pages o\u00f9 Gustave racontait des sc\u00e8nes d&#8217;amour dans la maison de sa grand-m\u00e8re.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Effondr\u00e9, Gustave \u00e9crivit quelques mots \u00e0 Marie pour tenter de se justifier\u00a0: &#8220;Pas plus que Balthus a d\u00e9form\u00e9 vos jambes, je n&#8217;ai d\u00e9form\u00e9 la r\u00e9alit\u00e9. Votre r\u00e9alit\u00e9, Balthus l&#8217;a oubli\u00e9e pour ne penser qu&#8217;\u00e0 la sienne. Ma r\u00e9alit\u00e9, j&#8217;aurais tant voulu qu&#8217;elle soit aussi la v\u00f4tre\u00a0!&#8221;<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Marie retira sa plainte, mais ce fut la derni\u00e8re histoire d&#8217;amour de Gustave.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p style=\"text-align: right;\">Nicolas Watine<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Souvent le soir, une voix douce venant du voisinage appelait son chat. Un chat plut\u00f4t qu&#8217;un chien, pensait Gustave, car la b\u00eate ne r\u00e9pondait jamais. Et puis le peintre Balthus aimait les chats.<\/p>\n<p>\u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 Gustave venait d&#8217;arriver comme locataire dans la maison voisine et lorsqu&#8217;il entendait cette voix douce &#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[11],"tags":[],"jetpack_featured_media_url":"","jetpack_shortlink":"https:\/\/wp.me\/p9KqsM-R","_links":{"self":[{"href":"https:\/\/nicolas-watine.fr\/histoires-courtes\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/53"}],"collection":[{"href":"https:\/\/nicolas-watine.fr\/histoires-courtes\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/nicolas-watine.fr\/histoires-courtes\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/nicolas-watine.fr\/histoires-courtes\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/nicolas-watine.fr\/histoires-courtes\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=53"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/nicolas-watine.fr\/histoires-courtes\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/53\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/nicolas-watine.fr\/histoires-courtes\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=53"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/nicolas-watine.fr\/histoires-courtes\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=53"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/nicolas-watine.fr\/histoires-courtes\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=53"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}