Quatre-Vingt

Un petit cimetière perché sur la colline de Vézelay, et bien loin de là, Versailles et ses jardins à la française. L’un écoule sa solitude près des nuages, l’autre déroule ses fastes au soleil. Pourtant tout les deux ont des allées, des ifs, des buis, des marbres. Là-haut les logis étaient construits pour les Morts, ici bas pour nos Rois. Lorsque le temps atténue puis éteint notre affection pour les morts et que les nouvelles générations vont s’installer dans un nouveau cimetière d’un confort plus conforme aux normes européennes, les visites se raréfient, le vieux cimetière peu à peu est abandonné, et la municipalité finit par n’envoyer qu’une fois par an un employé pour faucher les grandes herbes. Alors, le promeneur solitaire y trouve un immense bonheur parce que la poésie a envahi ces lieux désormais inutiles.

A Vézelay, le vieux cimetière est en contrebas du nouveau. Son accès est moins facile, le chemin est très pentu. Alors les acquis sociaux de notre époque précautionneuse interdisent aux prêtres de renouveler le triste évènement qui arriva en Picardie, sur les bord de l’Authie, rivière frontalière avec l’Artois, dans le hameau de Montrelet aujourd’hui disparu. Cet évènement fut rapporté par Madame de Sévigné à La Fontaine qui en fit « Le Curé et la Mort » : Un chemin très raide. Un cercueil, mal ficelé sur le corbillard, qui glisse et va se fracasser contre le Curé emporté à son tour par la mort.

Dans le vieux cimetière déserté, les morts ne sont plus entretenus, ni lessivés, ni fleuris. Dans l’oubli, ils ont trouvé la sérénité. Là, entre les hauts murs, il n’y a aucun mouvement, aucun passage, aucune visite, aucune prière, tout est calme, même les vents ne peuvent y venir pour distraire son atmosphère, l’immobilité s’est installée avec son odeur.

Hasard ? Les quatre coins sont occupés, l’un par Monsieur le Maire, et les autres par les trois Ordres, le Clergé, la Noblesse et le Tiers-état. Ici, on ne se mélange pas, ce n’est pas un lieu où enterrer ses différences.

Monsieur le Maire, devenu pieux avant de s’enfoncer dans sa fosse, souhaitait être entouré de buis, symbole de l’éternité à laquelle dorénavant il aspirait, ultime promotion. Sa tombe, certainement la plus imposante parce que la Révolution ne dessert pas tout le monde, est encore entourée d’une belle haie de buis, mais oubliée depuis trois républiques…

Certains, sans doute les citadins les plus distinguées, ceux dont les connaissances bucoliques s’arrêtent aux cimetières fréquentés par obligation, ne supportent pas le buis, lui trouvant l’odeur du macchabée qui se néglige. Ou, plus délicatement, l’odeur de la mort. Mais de la mort en mauvaise santé tout de même.

Le Clergé, est représenté par Antoine, prêtre de la paroisse. Il avait refusé tout buis, même bénit, incommodé par son odeur prosaïque. Déjà sa vie terrestre avait été ammoniaquée par les pipis du chat de sa gouvernante, alors maintenant qu’il était enfin seul dans sa dernière demeure, l’odeur de sainteté lui suffisait.

Théodorine de L. de La G. représentante de la Noblesse, était originaire de Brest. Elle avait beaucoup voyagé mais, se sachant ici en transit, elle n’avait pas pris de concession à perpétuité. Très dévote, elle avait néanmoins gardé une certaine distance avec la mort, ce qui avait atténué sa familiarité avec ses semblables et l’avait incité à choisir un coin, celui du nord-ouest, sous un vieil if ébouriffé, pour un bref repos, car impatiente de sortir de là, elle attendait la Résurrection et avait refusé une tombe close d’une haie de buis, trop difficile à enjamber le jour de la réincarnation. Les femmes de grande vertu ne sont jamais réincarnées en sauterelle.

Jean-Baptiste et son épouse Jeanne, représentant le Tiers-état, avaient pris possession de l’angle sud-ouest car dans ce petit coin le soleil est si doux en hiver qu’ils s’y sentent bien, comme chez eux. Ici tout est simple, pas de buis parce qu’on croit encore aux privilèges des grandes demeures agrémentées de jardins aux buis parfaitement entretenus. Ici, on pousse la discrétion jusqu’à n’émettre aucune odeur. Il y avait bien autrefois quelques fleurs, mais il en reste aujourd’hui seulement les pots de terre, meurtris par le gel.

Et puis d’autres morts, d’autres tombes. A quelques pas de là s’était logé Honoré qui mourut très âgé. Si âgé que sa date de naissance était devenue illisible.

Ici et là quelques crucifix se rouillent d’ennui. Pour eux Nauphary Wallace avait écrit cette épitaphe, eux qui n’en ont jamais : « Les humeurs humides de l’abandon gercent mes heures d’une douleur monochrome. Ah, mon Dieu, fallait-il mourir ? « .

Un peu plus loin, sur sa stèle Charles avait fait sculpter son beau profil, agrémenté d’une splendide moustache. Cet homme qui respirait encore la santé semblait tourner sa tête à gauche, puis à droite, humant l’air du temps et ses senteurs passagères. Son épitaphe aurait pu être :  » Toute odeur m’est bonheur ».

Plus à l’ouest, Auguste, « Il fut juste et bon « , royal. Et Augustine, « le travail et la charité furent les gloires de sa vie ». De quoi faire pâlir un Monarque.

Et puis, surprises, on découvre ici et là, Noémie, puis Louis, puis Jeanne, et tous s’appellent Morand, comme Paul, l’auteur de  » Fouquet, ou le soleil offusqué » et nous voilà à Vaux-le-Vicomte, antichambre de Versailles, et ses jardins à la française ne supportant pas la moindre mauvaise herbe qui s’aventurerait à pousser librement où bon lui semble. Jardins à la française où « Toute émotion est immédiatement dénoncée et sarclée » nous dit l’écrivain. Quel contraste avec ces lieux où les herbes poussent jusqu’à en devenir folles !

Prés de la tombe modeste de Roger, seulement  « peintre », et de celle en ruine de Pierre « gardien des monuments historique » enfouie sous le lierre , il y a un bel if qui dans sa jeunesse reçu une éducation stricte. Des cours de maintien le taillèrent au plus près pour lui donner belle allure. Puis il avait grandi et ensuite s’était émancipé. Maintenant ses grands rameaux gourmands s’en allaient aux grés de leurs humeurs caresser longuement quelques prénoms féminins, pour les dévêtir de leur mousses pudiques.

En retrouvant sa liberté au sortir d’une messe dominicale, après une immobilité forcée, Nauphary Wallace avait toujours ressenti naître en lui une immense disponibilité et un immense besoin d’action, ce qui le rendait fragile devant tous les charmes de la vie. Un dimanche, à la sortie de la grand-messe de onze heure, quand le Curé fait sonner à toute volée les cloches de sa basilique pour couvrir le brouhaha mondain qui tient le pavé du parvis, Nauphary Wallace avait remarqué une jeune femme, seule dans cette assemblée. Sous un grand chapeau de paille aux larges bords qu’elle avait agrémenté d’une brindille d’if piquetée de baies rouges, elle souriait en regardant le ciel bleu où tournoyaient des pigeons affolés, plus par l’avarice de cette foule venue sans la moindre graine que par la générosité du son des cloches.

Ophéline avait encore son sourire lorsqu’elle aperçu Nauphary…

Quelques jours après, elle lui envoyait ces mots :

« L’absence n’émousse pas le désir. Elle l’excite. Je le revis, le ravive, m’en délecte avec plaisir. Il monte, afflue, bat au creux de mon ventre, impatient d’être assouvi encore et encore ».

Et puis Ophéline disparut, fugace. La vie et ses regards vagabonds les séparèrent.

Encore longtemps après, quand Nauphary inconsolable frôlait l’odeur d’un buis, seule témoin de leur passion d’un instant, il se laissait envahir par une douce résurgence amoureuse. Fragrance fauve du péché ? Ophéline… Oh, féline, le buis a l’odeur de l’amour ! C’était là, en contrebas de la basilique, dans le petit pré, à côté du vieux cimetière, dans les herbes folles, sous le vieux buis sauvage, dans les parfums violents l’infini franchit ses limites et les heures sont brèves.

Dans sa dernière lettre Nauphary écrivait ces derniers mots :

 » …et lorsque la solitude de novembre fera frissonner ta peau, penseras-tu que la bise glaciale t’apportera les derniers baisers de nos amours mortes ? « 

Quand elle tombe sous la cisaille de l’abandon la feuille du buis a la forme d’une larme.

Lorsque Nauphary quittait une nouvelle fois ce cimetière qu’il avait tant aimé, sur la plus haute branche d’un frêne une grive musicienne sifflait des cantiques qui descendaient vers la vallée, et de là ils allaient se répandre au loin. Puis, dans l’air du soir leurs échos lentement remontaient la colline. Alors la grive se taisait, émerveillée par ces mélodies, et dans ce bref instant elle pensait entrevoir l’éternité.

                                                                                         Nicolas Watine