Quatre-Vingt-Deux

L’art des jardins et l’histoire de cet art, Nauphary Wallace les aimait passionnément. Etre nommé par le Créateur pour le seconder, pour finir son oeuvre ! Quel plus beau rêve ? Nauphary avait beaucoup écrit sur ce sujet mais les éditeurs et les magazines avaient refusé ses manuscrits. Manifestement aucun n’avait assez d’ambition pour relayer la parole de Dieu ! Sans vouloir refaire le monde ni le jardin d’Eden, Nauphary proclamait ses opinions et ses goûts comme un prophète amoureux des contrastes, ceux des Jardins à l’Anglaise où l’informel est révélé par une nature laissée en liberté surveillée, et ceux des Jardins à la Française structurés sous la contrainte permanente du perfectionnisme des formes. L’intemporel étant la seule valeur à respecter dans les deux cas, et les modes à fuir.

Débroussaillant les idées de ses confrères, dans ses écrits Nauphary Wallace voulait sans doute avant tout se moquer de ses contemporains, de cette nouvelle génération de jardiniers qui poussait plus vite que le chiendent. Pour la commande d’un article sur l’antagonisme entre les conceptions des jardins à la française et ceux à l’anglaise, encore une fois il trempa sa plume piquante et acide dans une encre obtenue par la lente macération de l’ortie royale dans le jus du citron.

 » Il y a deux façons de concevoir un jardin, écrivait-il : à jeun vous obtenez un jardin à la française, avec un verre dans le nez vous n’aurez qu’un jardin à l’anglaise. Mais quel jardin !

Si le jardinier inventif peut dire : « La culture c’est ce qui reste quand on a tout oublié », alors oublions tout, grâce à la bouteille, et partons en culture. Oublions, si ce n’est déjà fait, tous ces grands jardiniers, William Kent, Lancelot Capability Brown, Stéphen Switzer, John Vanbrugh et même Le Nôtre, ce qui est plus difficile, mais il faut partir du bon pieds.

Rappelons tout de même que John Vanbrugh a conçu Blenheim pour le Duc de Marlborough, ancêtre de Nauphary par sa mère, qui nous administra une bonne raclée à la bataille d’Höchstädt à nous, français, qui aimons tant l’ordre ! Nos soldats étaient parfaitement alignés comme topiaires en pépinière et pensions à tort que, symétriquement, nous rencontrerions les Anglais dans le même état. Ignorant le cordeau et l’équerre, ils nous attendaient, dispersés comme des bouteilles vides au coin d’un bois… Mais oublions cela aussi.

Vous êtes donc légèrement titubant, convaincu d’avoir l’âme d’un architecte-paysager capable de prendre de fulgurantes décisions pour transformer votre domaine inculte en jardin des merveilles. Légèrement titubant, donc sans excès. C’est la seule règle à emporter. A part cela, voici quelques conseils, ceux de Nauphary, un homme d’expérience.

C’est bien connu, l’alcool réduit le champ de vision latéral, mais ce n’est pas une raison pour mettre en jachère ce qui se situe de part et d’autre de la première allée que vous aurez réussi à tracer.

N’abusez pas des longues perspectives sous prétexte de vouloir découvrir des lointains embrumés par un petit verre de trop. Dans les jardins à l’anglaise, les perspectives les plus courtes sont les meilleurs !

Votre démarche, évidemment, n’est pas sûre et votre penchant naturel vous fera trébucher sur des obstacles dont le naturel est antérieur au vôtre, et il sera inutile de prendre les dieux à témoin. C’est une première prise de contact avec le sol et vous marquerez cette première chute, et toutes les suivantes, par un rond-point puisqu’il est évident qu’en vous relevant, choqué, meurtri et ayant perdu le fil de vos idées, vous repartirez dans une direction qui n’était pas prévue.

Parfois dans les jardins à la française, par un savant artifice, des perspectives accélérées ou ralenties vous donnent l’impression de vous rapprocher ou de vous éloigner de votre point de départ. Ayez toujours à l’esprit que vous êtes en Angleterre, ignorez donc tous ces artifices qui sont inventés pour vous distancer de la bouteille ou de vous en approcher alors qu’elle est sous vos yeux, et essayez de maîtriser, malgré l’alcool, le dessin des courbes et contre-courbes toujours excessifs Outre-Manche. 

Si vous optez pour quelques statues, suivez exceptionnellement quelque exemple de Versailles, choisissez-les horizontales, couchées et non debout, car depuis que les vases sont dits « communicants », votre euphorie l’est aussi, et il y aura toujours des vertiges incompatibles avec les valeurs éternelles du marbre.

Un bassin est indispensable. Appelé « miroir d’eau », par temps calme il vous offrira sa double vision symétrique qui vous disculpera de la vôtre, et par gros temps vous y jetterez votre dernière bouteille à la mer, avant le grand naufrage.

Enfin, si pour immortaliser quelques souvenirs de paradis artificiels vous demandez à Roubo, le grand menuisier de Versailles, les plans d’un temple en treillage, n’oubliez pas l’entretien régulier, sinon, rongé par la pourriture, il deviendra, avant que vous ne dégrisiez, le temple des paradis éphémères.

Nauphary Wallace ajoutait : A la fin de sa vie, Freud aurait dit :  » J’ai perdu mon temps, la seule chose importante dans la vie c’est le jardinage ».

Un dernier conseil, dans le cabinet d’un psychiatre comme dans le labyrinthe d’un jardin, on y entre toujours pour s’en sortir. « 

                                                                                        Nicolas Watine